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Marie Darrieussecq

2008 |

Tristes Pontiques, Ovide

Traduction de Marie Darrieussecq, 2008

« Ovide est surtout connu pour son Art d’aimer et ses Métamorphoses.
En l’an 8, pour une raison qui reste énigmatique, il déplaît à l’empereur. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a « vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir ». Auguste lui fait grâce de la vie, mais l’exile au bout du monde connu, sur le Pont-Euxin, à l’actuelle frontière de la Roumanie et de l’Ukraine, dans le delta du Danube. Là-bas c’est le froid, la guerre, et les barbares. Plus loin, personne ne sait ce qu’il y a : des marécages, des oiseaux migrateurs... Le « bout du monde » n’est pas une vaine expression.
Amoureux de sa femme, amoureux de Rome et de sa vie mondaine, Ovide se retrouve donc seul, isolé au milieu des Gètes vêtus de peaux de bête. » Le barbare, ici, c’est moi » : personne ne parle sa langue. Pendant huit ans, il écrit des lettres à Rome, recueillies en deux volumes : les Tristes, et les Pontiques. Elles mettent six mois à faire le voyage, comme la réponse, quand il y a en a. Ovide meurt dans ce « Pays du Pont, pays de galop et d’errance ». On n’a jamais retrouvé sa tombe.
Restent une centaine de lettres dont existent de nombreuses traductions, mais Marie Darrieussecq a voulu essayer de leur rendre leur flux poétique, en restant fidèle au texte, mais en essayant aussi de réinventer un rythme. Ovide écrivait dans l’harmonie « iambique », ces vers latins alternés, à deux jambes. Il n’y a pas d’équivalent en poétique française, mais cette espèce de claudication, parfois à la limite de la boiterie, elle a essayé de lui trouver un équivalent dans sa langue.
Cela fait deux mille ans cette année qu’Ovide a été banni… »

Editions POL (2008)

« Marie Darrieussecq choisit de faire « parler » Ovide : « Je crie mes funérailles aux bords des fleuves gètes. » Rompant avec toute pesanteur classique, elle traduit les distiques latins en vers blancs, des alexandrins souvent, sans ponctuer, dans une langue modernisée, presque banale, simple et fluide. Elle « délatinise ». Elle ménage des pauses, pour rythmer la lecture. Elle détourne ou contourne les figures rhétoriques figées ou emphatiques que le public d'aujourd'hui ne saisirait pas. Elle coupe court quand elle s'ennuie. Au fond, elle se met à la place d'un lecteur contemporain d'Ovide, recevant à Rome sa énième lamentation et allant à l'anecdote ou à la formule ingénieuse, sautant les pleurnicheries et les clichés. On a l'impression qu'Ovide s'appuie sur notre épaule : on sent son souffle, il nous murmure à l'oreille, comme un proche, comme un frère. « Ma voix, ce sont mes lettres. » La nostalgie redevient ce qu'elle était. »

Xavier Darcos

Presse

23/10/08 | L'Express

Marie Darrieussecq saisit l'intensité prémonitoire de cette posture. Elle est touchée moins par la personne de l'exilé aigri que par la tragique figure du poète maudit qui s'en dégage. Ovide inspirera les déportés et bannis: Les Regrets de Du Bellay, la Terre d'exil de Pavese, le goulag de Mandelstam, tous les déchus qui ont surnagé en écrivant. Pour restituer la dolente humanité de ces pages, Marie Darrieussecq choisit de faire « parler » Ovide : « Je crie mes funérailles aux bords des fleuves gètes. » Rompant avec toute pesanteur classique, elle traduit les distiques latins en vers blancs, des alexandrins souvent, sans ponctuer, dans une langue modernisée, presque banale, simple et fluide. Elle « délatinise ». Elle ménage des pauses, pour rythmer la lecture. Elle détourne ou contourne les figures rhétoriques figées ou emphatiques que le public d'aujourd'hui ne saisirait pas. Elle coupe court quand elle s'ennuie. Au fond, elle se met à la place d'un lecteur contemporain d'Ovide, recevant à Rome sa énième lamentation et allant à l'anecdote ou à la formule ingénieuse, sautant les pleurnicheries et les clichés. On a l'impression qu'Ovide s'appuie sur notre épaule : on sent son souffle, il nous murmure à l'oreille, comme un proche, comme un frère. « Ma voix, ce sont mes lettres. » La nostalgie redevient ce qu'elle était.
« Ma plainte débordera sur l'univers entier/et débordera les frontières du temps », car « la gloire ne meurt pas sur un tas de fagots », escomptait Ovide. En restaurant sa voix usée, Marie Darrieussecq renoue avec l'essence même de la littérature : ranimer une rumeur humaine dont la vérité est toujours recommencée.

 

Xavier Darcos

15 novembre 2008 | Le Temps

« Écrire sans être lu, danser dans le noir

Deux mille ans après son départ pour l'exil, le vœu d'Ovide d'être lu est à nouveau exaucé

Pour Ovide, « écrire sans être lu c'est danser dans le noir ». Condamné à la relégation en l'an 8 par Auguste à Tomes (l'actuelle Constanza), sur les bords de la mer Noire (ou Pont-Euxin), l'aimable poète de L'Art d'aimer dépérit de tristesse dans ce lointain territoire barbare des Gètes et des Sarmates. Privé de tout auditoire puisque nul ne parle sa langue, il ne lui reste que sa muse (« triste consolation car nous sommes en froid ») pour tenter de survivre en écrivant à ses amis romains.
Ses premières élégies ne mentionnent pas le nom de leur destinataire, peut-être parce qu'il espère qu'Auguste se rendra à ses supplications et adoucira son exil (vain espoir, il mourra à Tomes en 17), puis il oublie sa prudence dans les Pontiques. L'extraordinaire est que ces bouteilles à la mer nous soient parvenues, puisqu'elles mettaient six mois à parvenir à Rome et qu'elles étaient lues et conservées dans de petits cercles privés, Ovide étant banni des bibliothèques.
Bien des écrivains l'ont tenu pour un frère en exil, ainsi Ossip Mandelstam, l'auteur de Tristia déporté par Staline, ou Cesare Pavese, assigné à résidence à Brancaleone : « Je comprends bien mieux les écrivains du siècle d'Auguste et je n'assène plus comme avant pour un oui pour un non le titre de bouffon d'Ovide. Naturellement, j'écris ex ponto mes tristia. » Séduite par « leur beauté, leur mélancolie et le regard qu'elles portent sur d'autres mondes », Marie Darrieussecq a entrepris de traduire ces lettres en compactant leurs titres sur le modèle de Tristes Tropiques – manière d'indiquer qu'elles ont encore beaucoup à nous dire, comme Les Aveux de saint Augustin relus par Frédéric Boyer chez le même éditeur.
Sa version est vive, souple et ne s'embarrasse pas d'érudition si elle ne se prive pas, ça et là, du classicisme d'un alexandrin : « Chez nous un grand poète est un poète mort / De son vivant l'envie empêche qu'on le lise. »
De quoi parlent ces lettres ? De l'exil, bien sûr, et de ses duretés : la rigueur du climat, la guerre menaçante, la vie sans confort, le paysage aride, les échanges difficiles même si le poète finit par apprendre le gète et le sarmate. De sa vie : l'éprouvant voyage de cinq mois qui l'a amené par mer et par terre à Tomes est évoqué dans la lettre X du livre I des Tristes, tandis que la lettre X du livre IV est un résumé de sa biographie souvent cité. De ses nombreux amis, poètes ou politiques, et de sa troisième femme dont il célèbre les mérites et qu'il exhorte à ne pas l'oublier.
De la littérature surtout : l'élégie unique du livre II des Tristes est un plaidoyer pour un bon usage de la lecture des auteurs classiques supposés scandaleux et de ses Métamorphoses, qu'il a jetées au feu de désespoir le jour de son départ. Mais il sait qu'il en existe des copies, et il ne doute pas de survivre grâce à ses livres : « Je m'en remets à eux / ils ont causé ma perte / ils seront mon futur / mon nom passera les siècles. »

 

Isabelle Martin

, 20 Novembre 2008 | Le Figaro Littéraire

« Ovide, le retour

 

J'aime à feuilleter les classiques – je veux dire les vrais, les anciens, les gréco-latins ; je garde à portée de main les poèmes d'Horace, celui qui vivait sous l'empereur Auguste. J'y jette un œil à loisir, comme si j'étais un vieux sage, dans un pays sans télé, afin de me nourrir de son carpe diem… Et voilà que déboule Ovide, son cadet de vingt ans. Ovide le mondain, favori de l'Empire, le salace de l'Art d'aimer que chérissaient les libertins, est soudain proscrit par Auguste, en l'an VIII de Jésus-Christ, il y a juste deux mille ans ! On ne sait pas pourquoi – il devait s'agir d'une grosse affaire de mœurs. En tout cas, star de Rome, il fut chassé du jour au lendemain, heureux encore d'avoir la vie sauve. Il fut envoyé paître au diable, à Tomes, aux confins d'un monde inhospitalier, à deux mille kilomètres de la civilisation, parmi les Barbares vêtus de peaux de bêtes, chez les Roumains d'alors, les Bulgares et les Moldaves, au bord de la Mer Noire, aujourd'hui Constanta, dans le delta du Danube. […]
L'étonnant dans tout ça est de voir surgir une traduction de ces lettres en français d'aujourd'hui, parfaitement coulant, due à l'inspiration de Marie Darrieussecq. L'écrivaine s'est imprégnée du sens, de la musique, de l'humeur d'Ovide souffrant, et les a transposés dans un langage parfaitement naturel et juste – un vrai tour de force. […]
Marie Darrieussecq explique dans une belle introduction : « J'ai traduit en vers blancs, à l'oreille. » Cela dit tout l'essentiel d'une traduction littéraire est justement qu'elle soit faite « à l'oreille », que le rendu dans la langue soit si aisé qu'on ne pense plus à l'original. Il faut qu'on ait l'allusion de lire la forme première ; c'est le cas de ce style un peu « enfance de Jésus » inventé par Marie, la traductrice, qui produit un petit chef-d'œuvre de fidélité vraie. […]
Pour Ovide il n'y eut point de retour. […] Il ne reverra jamais ce qu'il aimait, ni sa ville ni sa femme, il mourra sur les rives du Pont-Euxin – on n'a jamais su où avait glissé son cadavre. Marie Darrieussecq vient de lui redonner, du moins pour les vieilles Gaules, une dimension humaine qu'il attendait depuis deux mille ans. Il n'est jamais trop tard, dit-on…

 

Claude Duneton

31/12/2008 | Libération

« ​​​​​​​«Ovide, j'en ai l'image d'un brave homme»

OVIDE Tristes Pontiques Traduit du latin par Marie Darrieussecq, P.O.L.

En l'an 8 après J.-C., pour des raisons opaques, Ovide, le poète de l'Art d'aimer et des Métamorphoses, est exilé par l'empereur Auguste à Tomes (actuelle Constantza roumaine) sur les bords de la Mer Noire. Il y meurt neuf ans plus tard sans avoir revu Rome. C'est là-bas qu'il écrit des lettres fameuses à ses amis, les Tristes puis les Pontiques, dans lesquelles il conte et plaint son exil. En 2006, Danièle Robert avait publié chez Actes Sud une excellente édition bilingue, bien annotée. Marie Darrieussecq publie sa propre traduction, d'une beauté nue, proche d'un texte passé au décapage, sans ponctuation ni notes.Explications.

«Ma mère étant prof de français, j'ai échappé au grec mais pas au latin. Je trouvais que c'était un pensum, une matière ingrate et résistante. Les traductions étaient rébarbatives, pâteuses, avec des conjonctives partout. Jamais elles ne faisaient des textes une littérature destinée à être lue. J'ai aimé le latin quand je n'ai plus été obligée de l'étudier.

Ovide, je l'ai découvert classiquement en hypokhâgne, dans le"Budé", ou dans l'édition Garnier. Plus tard, à Ulm, je l'ai retrouvé dans des circonstances ridicules. Comme il n'y avait pas assez de chambres dans Paris, je me suis installée avec d'autres élèves à Montrouge. Pour certains normaliens, passer le périphérique, c'était l'horreur, et l'un de mes voisins s'est mis à réciter les vers d'exil.

J'ai commencé à m'intéresser au latin en licence, à la Sorbonne, quand un professeur de linguistique fabuleux, M. Berthomieux, nous a montré comment Apollinaire utilisait l'étymologie commune de certains mots, tels que chèvre ou crevette. Le latin était l'inconscient de la langue. Il permettait de saisir la profondeur des mots. J'ai eu accès lentement à cette richesse.

Il y a trois ans, j'ai relu Suétone, que je pourrais aussi traduire, contrairement à Tacite, beaucoup trop dense et elliptique pour mon faible niveau en latin. J'ai aussi regardé cette série américaine, Rome, qui montre bien quelle dictature effroyable était l'Empire. C'est alors, après avoir fini mon roman Tom est mort, que j'ai commencé à chercher des traductions d'Ovide. J'ai lu d'une traite celle d'Emile Ripert, datant des années 1920, puis une autre, très bonne, en anglais. Et j'ai commencé à traduire, lettre par lettre, chronologiquement, tous les jours, comme un tâcheron.

La langue d'Ovide dans les Tristes et les Pontiques n'est pas la même que dans les Métamorphoses ou l'Art d'aimer : plus simple, moins érudite, ce n'est pas un emplâtre. Il s'adresse à ses amis, écrit pour eux, en sachant que toutes les lettres peuvent être lues, et le seront sans doute, par l'empereur : ce sont des cris. Dès le deuxième hiver, il sait que sa cause est sans espoir. On sent alors qu'en écrivant ses suppliques à Auguste, il a conscience de s'abaisser. Mais il se rebelle contre cette situation. Ce n'est plus l'espoir qu'on lui réponde qui le maintient en vie, mais simplement le fait d'écrire.

J'ai choisi l'austérité et l'absence de ponctuation, parce que l'une et l'autre sont dans le latin. Mais l'époque d'Ovide est rhétorique : pour dire "faire de la poésie", on écrit "cultiver l'Hélicon" et tout le monde comprend, c'est un cliché que les gens respirent. Aujourd'hui, ces clichés ne signifient plus rien, il faut s'en débarrasser. J'ai voulu qu'un lecteur contemporain soit aussi peu arrêté par mon texte qu'un lecteur de l'époque par la langue d'Ovide. Parfois, j'ai éliminé des passages trop redondants, parfois je n'ai pas osé ou su les réduire. Il était difficile de faire passer la longueur des métaphores.Par exemple, "Si bien que soit, dans sa cage, la fille de Pandion captive…", de l'édition Garnier, devient chez moi : "On aura beau la mettre en cage / la fille de Pandion". J'ai cherché à trouver le point d'équilibre entre la justesse du sens et le naturel de l'expression.

Ovide, j'en ai l'image d'un brave homme, un poète un peu rêveur quia sans doute vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir. Il vit en exil, dans les limbes, et il souffre. Il écrit qu'il ne veut pas errer, "fantôme romain parmi les barbares morts" : c'est pour ce genre de phrase que j'ai voulu le traduire. Il est arraché à sa femme, à tout ce qu'il aime, et ça fait 2 000 ans qu'on lui dit : "Tu te plains trop." Je rêve ! Il a raison de se plaindre et il n'en a pas honte : il vit avant la culture judéo-chrétienne, ce n'est pas mal de parler de soi, de gémir. La vertu est d'abord ce qu'on se doit à soi-même.

J'ai naturellement choisi d'unir les deux recueils sous ce même titre, Tristes Pontiques, en référence aux Tristes Tropiques de Lévi-Strauss. Ce qui rapproche les deux auteurs, c'est la présence et l'observation des "barbares", mais aussi la prescience d'un monde qui va disparaître. Ovide sent déjà la fin de Rome. Il est aux confins.Dans une lettre, il explique à son ami Maxime qu'il a cherché à lui faire un cadeau ; mais là-bas il n'y a pas d'or, pas d'artisanat, "les femmes de Tomes ne savent pas filer", "les quelques fruits qui poussent ont le goût du pays / amer", etc. Et finalement il lui envoie un carquois et des flèches : "les voici Maxime / les plumes de ce pays / voici ses livres / voici la muse qui règne ici." Ces flèches, ce carquois, cette lettre, ça me serre la gorge.»

 

 

Académie de Versailles

« Une romancière contemporaine rencontre des élèves de Latin

La romancière Marie Darrieussecq a traduit les Tristes et les Pontiques d’Ovide chez P.O.L. Sous le titre Tristes Pontiques . En mai 2009, elle est venue rencontrer les latinistes du Lycée Jean-Pierre Vernant de Sèvres pour présenter son travail et répondre avec beaucoup de franchise à toutes leurs questions. Cette discussion est l’occasion de réaffirmer l’actualité des auteurs anciens et d’évoquer le problème de la traduction du discours poétique que l’étonnante présence de la romancière contribue à rendre particulièrement attrayant pour un jeune public.

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